Baudelaire aurait certainement détesté les Mods. Produits de cette démocratie qu’il méprisait et d’une société consumériste des années 1950 et 1960 qu’il ne pouvait certainement
pas imaginer, ils étaient issus – et les sont toujours -, des classes populaires ou moyennes. Mais après tout, George Brummell, le premier d'entre eux, était le fils d’une bonne et les dandys du
XIXe siècle en Angleterre étaient tous des petits-bourgeois aspirant à une aristocratie de façade que la naissance ne leur conférait pas. Un siècle plus tard, les Mods furent un peu les
dandys de la working class, l’élite auto-proclamée de la génération de la consommation de masse et du temps libre. Comme Brummell, les adeptes les plus sectaires du “modernisme”. respectaient à la
lettre des codes vestimentaires aussi tatillons que farfelus.
Avec l’après-Guerre et l’apparition d’une certaine aisance, les jeunes Anglais de tous les milieux purent soudain aspirer à ces idéaux et à ces sphères jadis réservés aux happy few : culture,
sport, toilettes soignées, transports indépendants, restaurants et loisirs. Le Mod partage bien des postures avec son ancêtre le dandy : même respect de codes, même attitude hautaine, même
narcissisme blasé teinté de désespoir.
La description que fit Baudelaire du dandy dans Le Peintre de la vie moderne, en 1863, s’applique parfaitement aux Mods, un siècle exactement plus tard :
« Que ces hommes se fassent nommer raffinés, incroyables, beaux, lions ou dandys, tous sont issus d'une même origine ; tous participent du même caractère d'opposition et de révolte ; tous sont
des représentants de ce qu'il y a de meilleur dans l’orgueil humain, de ce besoin, trop rare chez ceux d'aujourd’hui, de combattre et de détruire la trivialité. De là naît, chez les dandys, cette
attitude hautaine de caste provocante, même dans sa froideur. »
Ou encore : «
Le caractère de beauté du dandy consiste surtout dans l'air froid qui vient de l'inébranlable résolution de ne pas être ému ; on dirait un feu latent qui se fait deviner,
qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner. »
Visionnaire et anglophile convaincu, mais aussi témoin de l’effondrement d’un monde et de la naissance de l’ère industrielle, Baudelaire annonce déjà que le dandysme survivra et que sa terre
d’élection sera l’Angleterre.
« Le dandysme est le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences (…) Le dandysme est un soleil couchant ; comme l'astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie (…) Les
dandys se font chez nous de plus en plus rares, tandis que chez nos voisins, en Angleterre, l’état social et la constitution (la vraie constitution, celle qui s'exprime par les mœurs) laisseront
longtemps encore une place aux héritiers de Sheridan, de Brummell et de Byron, si toutefois il s'en présente qui en soient dignes. »
Les Mods le seront-ils ? Certainement pas en totalité, mais indéniablement par les meneurs du mouvement, les Faces ces novateurs qui faisaient et défaisaient, en l’espace d’une semaine, la mode des
Sixties.
Voici ce que déclare, en 1962, un jeune Mod de 15 ans dans le premier article jamais consacré au mouvement dans la presse:
« On ne veut vraiment pas être comme les autres. Il faut être
différent. J'ai lu un bon livre l'autre jour. La vie de Beau Brummell. Il était exactement comme nous en vérité. Vous savez, parti de rien. Après il s'est mis à fréquenter la Royauté et tous les
grands noms et il avait plein de fringues. Ça ne l'a pas mené bien loin parce que c'était un joueur. Moi je ne joue pas. »
Ce jeune Mod du nom de Marc Feld refera parler de lui sous le pseudonyme de Marc Bolan. D'ailleurs, nous en reparlerons. À la même époque, l’un des hommes qui sentira le mieux
les courants musicaux et stylistiques de la deuxième moitié du XXe siècle est un jeune Mod du nom de Davy Jones. Il se fera connaître sous le surnom de David Bowie.
Aujourd’hui, les deux personnalités sans doute les plus respectées du rock anglais sont, et ce ne peut-être un hasard, les leaders des deux groupes les plus emblématiques du
mouvement, Pete Townshend, des Who, et Paul Weller, des Jam. Avec l’âge, au fond d’eux-mêmes, ils sont toujours restés “modernistes”, répondant implicitement à la question posée dès 1966 par Ray
Davies, la tête pensante des Kinks, dans l’une de ses vignettes acérées sur le Swinging London… Dandy.
« Oh Dandy, quand vas-tu donc laisser tomber ? Dandy, est-ce qu’un jour tu te sentiras vieux ? Toujours tu seras libre, et tu n’as besoin d’aucune compassion, tu resteras toujours seul et
Dandy… tu as raison… »
Comment ne pas voir également dans nos Mods, surgis de nulle part au sortir de la Guerre la plus effroyable de l’histoire de l’humanité, les héritiers des enfants du siècle
décrits par Musset 130 ans plus tôt.
« Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore sur ses ruines, avec tous les
fossiles des siècles de l'absolutisme ; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux mondes ... quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le
vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque
navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque
pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris. (…) Or, du passé ils n'en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l'avenir, ils l'aimaient, mais quoi ! comme Pygmalion
Galatée: c'était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu'elle s'animât, que le sang colorât ses veines. Il leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépuscule
qui n'est ni la nuit ni le jour. »
Là sont encore les Mods, héritiers des romantiques de 1830, de Musset, de Byron, de Wilde, de Brummell ou de Lord Seymour.
L’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, ils essayèrent de le combler, par la musique, mais aussi par les influences vestimentaires qu’ils absorbèrent
goulûment lorsqu’elles débarquaient dans les ports de la vieille Angleterre, à Londres ou à Liverpool.
Et aujourd’hui ? Le rédacteur en chef du magazine de mode anglais GQ, Dylan Jones est catégorique. Les dandys sont partout, et les Mods n’y sont pas pour rien
: « En raison
de l’histoire culturelle de la jeunesse dans ce pays, tout homme né depuis la guerre a eu la capacité d’être un dandy à une période de sa vie. Les Mods étaient des dandys, les Teddy Boys aussi,
même les punks et les Nouveau romantiques. Aujourd’hui, les dandys sont partout. »
Dedicated Follower Of Fashion 1966. Ray Davies des Kinks.

On le cherche par ci, on le retrouve par là,
Ses fringues sont voyantes, jamais classiques,
De sa tenue dépendent ses échecs ou ses succès, il lui faut donc le denier chic,
Car il suit la mode à la lettre.
Et quand il fait ses petites tournées,
Dans les boutiques de Londres,
À la recherche effrénée des dernières vogues, du dernier cri.
Il suit la mode à la lettre.
Il se voit comme une fleur qu’il faut regarder
Et quand il enfile ses sous-vêtements de doux nylon,
Il se sent bien car il suit la mode à la lettre.
S’il est une chose qu’il aime, c’est la flatterie,
Une semaine en chemises à pois, la suivante à rayures,
Parce qu’il suit la mode à la lettre..
On le cherche par ci, on le trouve par là,
À Regent Street, à Leicester Square.
Partout où défile l’armée carnabétienne,
Dont tous les soldats suivent la mode à la lettre.
Son monde tourne autour des discothèques et des parties,
Voué à son plaisir nombriliste, il est toujours le mieux sapé,
Car il suit la mode à la lettre.
Il butine les boutiques comme un papillon,
Dans les querelles de chiffon, il change d’avis comme de chemise
Car il suit la mode à la lettre.
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