La Northern Soul

twisted wheel card green

    1967/68 - Tandis qu'à Londres, les cheveux poussent, que les drogues dures, l'acide et l'herbe remplacent peu à peu les amphétamines, tandis que le psychédélisme triomphe auprès des étudiants et de la jeunesse des classes moyennes, le bon vieux R'n B énergique des Mods décroît. Toute cette musique qu'ils aimaient, et sur laquelle, surtout, ils aimaient danser  - la Soul d'Atlantic, Stax ou Tamla Motown – passe de mode. Même la musique noire s'acidifie et les coupes virent Afro : bientôt Sly & the family Stone seront à Woodstock. Pourtant, dans le Nord, quelques petits dance-floors résistent encore et toujours contre l'intellectualisation de la musique pop (on ne  parle pas encore de rock) et la généralisation du format de l'album au détriment du bon vieux single. Par la faute même des groupes qui ont fait évoluer le R'n B des  débuts – les Who notamment -, la musique ne se danse plus, elle s'écoute ou se subit. Au concert des Who ou de Creation, les jeunes Mods assistent hébétés comme sonnés par ces ouragans soniques. Le phénomène rappelle un peu celui subi par le jazz lors du passage au be-bop, style qui a perdu son côté dansant au fur et à mesure qu'il gagnait en légitimité artistique.
Aussi, à Londres même, certains regrettent l'époque du jerk, du monkey, de toutes ces danses lancées chaque semaine au début des années 60.  Ils n'oublient pas le rôle essentiel joué dans le développement de la musique britannique par des Djs comme Guy Stevens qui, au Scene Club, avait initié toute une génération – des Beatles à Eric Clapton – à l'inépuisable production des chanteurs de R'nB noirs américains et, par la suite, jamaïquains grâce à son amitié avec Chris Blackwell, le patron du label Island, spécialisé dans le ska puis le reggae. Stevens produira plus tard le London Calling des Clash, mais c'est avant tout par sa collection de disques qu'il marquera son temps. Les Mods fidèles à l'esprit des débuts deviendront les hard mods, un mouvement qui donnera par la suite les skinheads.
    D'autres Guy Stevens, la Grande-Bretagne en regorge. Mais puisque, dans les clubs de Londres, la musique de danse est en disgrâce, ils installent leurs platines dans de vieilles discothèques désuètes du nord de l'Angleterre, dans des stations balnéaires démodées ou dans les arrière-salles de pubs. À Manchester, Blackpool puis plus tard à Wigan, ces Dj's restent fidèles à la soul pure et dure produite pendant l'âge d'or de cette musique. Et dans le pur esprit Mod, rejetant les succès trop connus des superstars de la Tamla, ils privilégient les faces B, les morceaux rares ou passés inaperçus. Dans les grandes villes du Nord et dans certains quartiers de Londres fleurissent des boutiques de disques importés des Etats-Unis et produits soit par les signatures les plus obscures des gros labels comme Motown, Atlantic, Columbia, Epic ou  par de petits labels comme Chess, Minit, Roulette, Date, Okeh, Vee Jay, Bunky, Ric Tic, Mirwood, Thelma, Checker, Volt, Shrine, Artic,  puis Curtom ou Invictus.
    Une véritable scène soul, le Royaume-Uni en compte une depuis longtemps, formée par ces artistes américains venus chercher fortune de l'autre côté de l'Atlantique.Nous avons déjà évoqué Geno Washington, dont le Ram Jam band ne cessera d'arpenter les clubs de tout le pays, mais aussi Herbie Goins, qui débuta avec Alexis Korner avant de former les Nightimers, ou encore PP Arnold, ancienne Ikette d’Ike & Tina Turner, qui devint l'égérie du label Immediate des Small Faces, grava l'un des hymnes de la Northern Soul Everything's gonna be alright et reste une grande voix de la musique noire britannique.
    Tous ces artistes sillonnèrent les boîtes du royaume, ancrant l'amour de la soul et du R'nB dans les esprits et dans le coeurs des jeunes du Nord, que l'on qualifia bientôt de “soul fans”. Ce n'est pas un hasard si Herbie Goins était le chanteur du Blues Incorporated d'Alexis Korner en 1964, lorsque le groupe tenait résidence au Twisted Wheel, un club de Manchester. C'est en effet dans le sous-sol de cet endroit qui vit passer des grandes stars de la soul en tournée que débuta ce qui allait devenir un phénomène d’abord qualifié de rare soul. Ouvert en 1963, le Twisted Wheel changea d'adresse trois ans plus tard et chercha à se distinguer des clubs concurrents en passant des disques qu'on ne trouvait nulle part ailleurs.
    C'est d'ailleurs un ami de Guy Stevens, Roger Eagle, qui officiait derrière les platines, privilégiant une programmation très axée sur la production de soul du Sud et un peu datée : Booker T & the MG's, the Mar-keys, Fats Domino, Ray Charles ou Big Joe Turner. Peu porté sur les rythmes plus enlevés et la coloration plus pop des titres de Motown, Eagle quitta la Twisted Wheel en 1968. Pendant ses cinq années aux manettes, la boîte mancunienne était un vrai repaire de Mods purs et durs. Et puis, avec la consommation croissante d'amphétamines, qui permettaient de tenir le choc dans ces allnighters ces soirées qui duraient jusqu'au petit matin, le tempo des disques réclamés par les habitués augmenta et les rythmes chaloupés d'un Major Lance ou des Impressions cédèrent le pas au beat plus appuyé, plus saccadé, de titres rapides et lancinants. En 1970, en se rendant au Twisted Wheel pour le magazine Blues and Soul, le journaliste Dave Godin, qui anima plus tard une émission sur la musique noire à la BBC, inventa le terme northern soul, qui fut bientôt adopté pour ce mouvement qui poussait les soul fans vers les boîtes du Nord.   
    Le Twisted Wheel ferma ses portes en 1971, mais l'élan était pris. Àtravers le pays, des dizaines de fanatiques commencèrent à fouiner dans les boutiques, aux puces, créant un véritable marché parallèle de la Northern soul, à la recherche du titre  qui, un soir prochain, allait brûler la piste et déclencher l'hystérie. Les DJs rivaux dissimulaient même le titre de leurs trouvailles au marqueur, ou avec des autocollants, pour être les seuls à passer telle pépite réservée à ses seules soirées. L'esprit élitiste et exclusif des Modernistes était là, une fois encore, poussé à l'excès.
    Dans la foulée du Twisted Wheel, de nouveaux temples furent dédiés à la soul occulte : Up the Junction, à Crewe, qui tirait son nom d'un livre et d'un film à succès de l'époque (musique de Manfred Mann) et surtout The Torch, à Stoke-on-Trent.
    The Torch était déjà un club réputé, qui avait ouvert ses portes en 1965, dans une déco néo-romaine un peu kitsch. Mais c'est en 1969 que Keith Minshull et Colin Curtis, deux jeune soul fans, parvinrent à convaincre le propriétaire, Chris Burton, de l'intérêt d'organiser des soirées soul. Le succès fut phénoménal. La fermeture du Twisted Wheel accéléra encore les choses et, en 1972, les premières soirées non-stop (allnighters) virent.... le jour! Des groupes comme les Drifters ou les Chi-Lites honorèrent le club de leur présence et les plus grands DJs du pays comme Tony Jebb ou Ian Levine vinrent brandir la torche. Malheureusement, le succès du club ne dura qu'un printemps : surpeuplé, infesté de trafics en tous genres, le club fut fermé par les autorités en 1973.
    Les aventuriers de la soul perdue jetèrent alors leur dévolu sur une boîte de Blackpool, la station balnéaire des prolos du Nord, la Blackpool Mecca. Gigantesque club créé en 1965  l'époque où les Mods régnaient sur les parquets, il était au bord de la faillite à la fin des Sixties, lorsque la danse avait cédé la place aux grands rassemblement des hippies. Fort heureusement, à l'étage, une petite salle baptisée la Highland Room alimentait les braises de la soul authentique grâce à un DJ du nom de Les Cockell. Tous les soul fans  y débarquèrent en masse, attirés par un autre  magicien des platines, Ian Levine, fils d'un riche homme d'affaires local qui l'emmenait avec lui lors de ses voyages aux Etats-Unis, d'où notre homme ramenait des raretés introuvables ailleurs. Levine fut bientôt rejoint par Colin Curtis, en rupture de la Torch, et l'amour de la soul perdura dix ans de plus, jusqu'en 1981. En quinze ans, la mode vestimentaire avait considérablement évolué, et les blazers étriqués des Mods de 1965 avaient peu à peu cédé la place à des tenues plus amples et plus adaptées à la danse – tee-shirts, jeans baggy. Mais l'esprit restait le même. La Blackpool Mecca souffrit de ne pas pouvoir ouvrir toute la nuit, au contraire d'une autre boite ouverte dans une autre station balnéaire, le Casino de Wigan. Ian Levine s'en tira en s'ouvrant aux rythmes plus actuels du funk ou de la disco naissante, au grand dam des puristes.
     Le Wigan Casino était une vieille salle de danse délabrée, à l'ancienne, avec une balustrade à l'étage, qu'avait repérée Russ Winstanley, un DJ qui officiait dans les soirées de Wigan. Apprenant la fermeture de la Torch, il persuada le propriétaire, Gerry Marshall, d'organiser une soirée soul. Dès le premier soir, 600 personnes se pressaient dans ce vieux décor. Les allnighters se succédèrent, et le Wigan Casino devint, en quelques mois, la boîte où l'on affluait de toute l'Angleterre. Plus ancrée dans les Sixties, moins aventureuse, la programmation touchait le grand public, et tous les habitués évoquent avec émotion l'énergie et la convivialité des grandes heures du temple de la Northern Soul.
    Pour les indécrottables puristes, le succès phénoménal du Wigan Casino, qui a fermé en décembre 1981 et brûlé l’année suivante, a perverti la Northern Soul en la popularisant. Reste que grâce à Winstanley, grand pourvoyeur de compilations et animateur d'émissions de radio, le mouvement est plus vivace que jamais et des centaines de boîtes à travers la Grande-Bretagne célèbrent les heures dorées de la Tamla Motown et de tous ses succédanés.

A ÉCOUTER:

    Impossible de dresser une liste des artistes et des titres phares de la Northern Soul, tant le principe même du mouvement fut de promouvoir et de défendre des chanteurs oubliés ou méconnus, et leurs titres les plus cryptiques. De nombreuses compilations existent, parmi lesquelles A complete introduction to Northern Soul compilée par Russ Winstanley, les Deep Soul Treasures réunis par Dave Godin, ou le Cellar full of Soul de Richard Searling. 
    Voici cependant une liste non exhaustive d'artistes à inspecter pour les amateurs du genre: Major Lance, Maxine Brown, Edwin Starr, Gladys Knight & the Pips, Dobie Gray, Tommy Hunt, Lou Lawton, PP Arnold, Lester Banks, Leroy Hutson, Dean Parrish, Darrel Banks, the Sapphires, Chuck Wood, Gloria Jones, Fontella Bass, the Just Brothers, Roy Hamilton, Tobi Legend, James Carr, The Spellbinders, Larry Williams & Johnny Guitar Watson, Patti Austin... et des centaines d'autres.

À la fin des années 70 et au début des années 80, après que le cataclysme punk eut définitivement enterré le rock progressif, canalisé le heavy metal et redonné un grand coup de rangers dans la fourmilière musicale, l'héritage conservé par les Djs du nord, couplés à un regain d'intérêt pour le jazz, auquel étaient retournés des pionniers du mouvement Mod comme Brian Auger ou Georgie Fame, prépara la vie au mouvement “acid jazz” et à un regain de la musique soul en Angleterre, au travers de groupes comme De La Soul.
De même des groupes à succès comme les Dexys Midnight Runners de Kevin Rowland rendirent un hommage implicite au mouvement: les dexys étaient le nom de l'amphétamine utilisée par les soul fans et le groupe de Kevin Rowland enregistra Geno en l'honneur de Geno Washington, ainsi qu'une reprise du classique du genre Seven days too long, de Chuck Jackson.

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