Partager l'article ! Mods contre Rockers: “Le jour de terreur des groupes en scooter”. “Les je ...
“Le jour de terreur des groupes en scooter”. “Les jeunes mettent la ville à sac !” . “Horde sauvage sur le bord de mer ”...
Le lundi de Pâques 1964, l'Angleterre se réveille choquée par un phénomène inattendu et inexplicable que la presse claironne en Une et que la radio répercute en boucle. Des affrontements entre jeunes ont éclaté dans la station balnéaire de Clacton. Ils auraient opposé des groupes rivaux de Mods – un groupe jusque-là inconnu, pour caricaturer l'imagerie traditionnelle employée pour les terroristes – et de Rockers.
Laissons donc la presse nous éclairer. Voici un article paru le week-end suivant dans le Tulsa Tribune, tentant d'expliquer au lecteur de l'Oklahoma la drôle de guerre qui ravagea pendant trois étés la vieille Angleterre.
« Les Mods se sont donné le mot. Et en ce jour férié, ils convergent tous vers le littoral du Kent. De Londres, de Birmingham et même de Sheffield, ils sont venus, chevauchant leurs scooters chromés avec sur le porte-bagages leurs “souris” qui couinent et qui gloussent. Ils traversent Canterbury en rugissant, 600 ans après Chaucer, dans leurs pantalons serrés, leurs gilets jaunes, les pans de leurs vestons volant au vent. (...) Les Rockers aussi se sont donné le mot. Des entrepôts de Londres ou des ateliers mécaniques d'Oxford, ils foncent sur leurs puissantes motos. Çà et là, quand la route est assez droite, ils “balancent la purée”, font monter la machine à 160 à l'heure. Et lorsque la légion des blousons de cuir débarque enfin à Margate, ils tombent sur les Mods. »
« Là, c'est la guerre – une guerre factice, absurde et dure. Les Mods, version moderne des Teddy Boys, se sont même choisi un uniforme. Un uniforme d'élégance, qui renvoie aux temps où le gentleman anglais exprimait son niveau social et son degré d'éducation par une adhésion à des codes vestimentaires stricts. Les Mods assument les paradoxes de la qualité. En face, les Rockers sont attifés comme Marlon Brando dans la Horde Sauvage, déterminés à démontrer leur puissance et leur virilité. »
Le champ de bataille est posé.
Si l'on en croit les divers témoignages, les premiers heurts éclatèrent le vendredi du week-end de Pâques, l'un des plus froids depuis de longues années. Des hordes de Mods à scooter étaient descendus sur Clacton et s'ennuyaient ferme d'autant que les tenanciers des coffee-bars de la station les accueillaient avec réticence. La rumeur enfla que l'un de ces établissements refusait de servir les Mods. Un attroupement se forma, les esprits s'échauffèrent... Appelée en renfort, la police intervint pour disperser les fauteurs de trouble. Toute la meute s'égailla alors sur la plage en jouant au gendarme et au voleur avec les Bobbies. Mais de Rockers, point. La rivalité entre les deux mouvements, les Mods du centre de Londres, élégants et raffinés, les Rockers de la banlieue, francs et virils alimenta la chronique. La presse à scandale fit les gorges chaudes de ces escarmouches et titra “Les gangs à scooter déferlent sur Clacton”.
Le résultat fut immédiat : de retour à Londres, les “émeutes” avaient été gonflées par le bouche-à-oreille et le week-end férié suivant, celui du 1er mai, les Mods et Rockers déferlèrent réellement sur Clacton, mais aussi sur Margate, Brighton, Bournemouth, Hastings, prêtes à en découdre, mais surtout à se créer des frissons à bon compte.
Nik Cohn se souvient de “ces deux années à courir comme des dératés”. Car c'était essentiellement ça, la guerre entre Mods et Rockers : des courses-poursuites sur la plage, quelques interpellations sans suite, et de rarissimes bastons, d'autant que les Rockers étaient une denrée rare sur les plages du Sud. Mais la quête de sensationnalisme créa ses légendes, ses rumeurs et ses mythes. On prétendit qu'un Mod avait été retrouvé noyé après s'être jeté du rocher de Brighton, on monta en épingle l'arrogance de certains Mods dédaignant les amendes qui leur étaient infligées avec la hauteur de vrais dandys aristocrates, et promettant de payer par chèque – en réalité, ils n'avaient pas de compte en banque. Une mythologie se mit peu à peu en place, avec ses héros, ses bons et ses méchants, ses hauts lieux et ses bas-fonds que l'on visite encore aujourd'hui, comme en pèlerinage. Le Zodiac club, l'Ace Café.
Le film Quadrophenia, tiré en 1979 du concept album des Who, contribua encore à renforcer le fantasme en mélangeant réalité et fiction comme la presse de l'époque. Aujourd'hui se visitent avec dévotion les lieux de tournage du film qui, pour la plupart, n'existaient pas à l'époque des “émeutes” “ historiques”...
Ces trois années de violences printanières, assez équivalentes aux rituelles grèves lycéennes ou estudiantines en France à la même saison, eurent néanmoins des conséquences durables sur le mouvement Mod et sur la jeunesse britannique dans son ensemble. Pour les purs et durs, les Mods de la première heure, élitistes et secrets, ce déballage était l'antithèse de la philosophie moderniste. La (mauvaise) publicité faite aux Mods attira dans le mouvement des centaines de jeunes pour qui il suffisait de monter à scooter et de porter une parka pour faire partie de la mouvance en vogue.
La presse sérieuse s'interrogea sur ces débordements, sur l'avenir de la jeunesse et la perte des repères, elle se demanda si la disparition du service militaire avait été une bonne idée. La presse populaire et adolescente disséqua à n'en plus finir les accoutrements et les comportements qui faisaient de vous, au choix, un Mod ou Rocker. Refusant de trancher, Ringo Starr eut ce mot resté célèbre: « Je ne suis ni un Mod, ni un Rocker, je suis un moqueur. »
Si la portée réelle et immédiate des affrontements fut minime, ces soudaines poussées de testostérone aux beaux jours créèrent un précédent, une référence pour les jeunes désoeuvrés, qui tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle, des émeutes de Brixton en 1981 aux multiples déchaînements de violence des hooligans du football, allaient périodiquement exprimer leur identité dans les affrontements et les débordements. Sans les incidents de Clacton en 1964, il n'y aurait sans doute pas eu de drame du Heysel 22 ans plus tard.
Pourtant, pour ses protagonistes, ces sautes d'humeur et ces étés 1964 à 1966, où tout jeune se devait soudain d’être Mod ou Rocker, furent avant tout des moments de franche rigolade, comme le confie Nik Cohn: “Quand on regarde en arrière, on a toujours tendance à enjoliver la réalité; voilà qui est devenu un cliché aujourd'hui. Et pourtant, même en gardant ça à l'esprit, je dirais encore que le mouvement Mod valait le coup d'être vécu. En tout cas, je me souviens de deux années grasses, 1964 et 1965, passées à courir comme des dératés, perdre son temps, se payer de nouvelles fringues, avaler n'importe quoi et bavasser, deux années pendant lesquelles on pensait qu'on n'aurait plus jamais à travailler de sa vie. C'était futile, bien sûr, la pop a toujours été futile, mais ça paraissait élégant, c'était la vie facile et la pop anglaise était meilleure que jamais, et probablement meilleure qu'elle ne sera jamais. »
Ce qui nous conduit à la question la plus futile et la plus essentielle, justement : la musique.
LES EMEUTES DE CLACTON DANS « TIME » 1964
« Où aller pour se marrer ? Dans les repaires de jeunes de Soho, on s'est passé le mot : et si on allait à Clacton? Tel un troupeau de jeunes poulains bruyants, un millier de jeunes dissipés ont investi cette station terne de la Mer du Nord pour un long week-end de Pâques. Le climat était froid, aussi bien à l'extérieur qu'entre les Clactoniens et les visiteurs. La plupart des envahisseurs avaient dormi à la belle étoile, sur la plage, seulement réchauffés par leurs « souris » (petites amies) et par des quantités de purple hearts (euphorisants). Forcément, tout le monde ne se marra pas longtemps car les envahisseurs de Clacton appartenaient aux deux sectes rivales de la jeunesse londonienne: les Mods (modernes), des jeunes sapés à la milord qui conduisent des scooters gonflés et chromés; et les Rockers, en cuir noir des bottes au blouson, qui chevauchent des motos puissantes et traitent les mods de “pédés ”. Les débordements ont éclaté le deuxième jour.
Des meutes d'adolescents désoeuvrés, transis de froid et d'ennui, ont déferlé sur le pier de Clacton et ont brisé des vitrines, renversé des voitures et volé des bouteilles d'alcool. Pistolet à la main, un jeune a pris la vitrine d'un grand magasin pour un stand de tir. Lorsqu'un habitant du cru s'en est pris aux émeutiers, on l'a précipité d'un pont haut de trois mètres. La police de Clacton a appelé en renfort des collègues d'une ville voisine et a livré des batailles rangées avec les jeunes, dont beaucoup étaient armés de manches de pioche et de barreaux de chaise. Au final, les bobbies sont parvenus à rétablir l'ordre: 60 jeunes ont été arrêtés pour vol et violence.
Les émeutes de Clacton ont marqué le point culminant de la vieille rivalité entre les Mods extravagants et les Rockers durs à cuire. Un sociologue britannique affirme que leur hostilité reflète la lutte des classes. Les Mods sont des employés et des artisans, dit-il, et méprisent les Rockers, qu'ils voient comme des ouvriers dépenaillés. »
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